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Lors de ma visite suivante à la maison de passe de Shimon (elles étaient assez fréquentes, une ou deux par semaine), je demandai à ravoir Chiv. J’étais totalement satisfait par sa façon de pratiquer la surata et avais presque cessé de prêter attention à la couleur qahwah de sa peau. Sachant qu’aucune des autres pensionnaires de Shimon n’égalait Chiv tant par la beauté du visage que par la grâce du corps, je n’étais pas disposé du tout à essayer les autres couleurs ou races que le Juif pouvait avoir en magasin. Mais la surata ne fut pas mon unique divertissement, au cours de l’hiver. Il se passait sans cesse, à Buzai Gumbad, des choses nouvelles pour moi et donc susceptibles de m’intéresser. Lorsque j’entendais du bruit à un endroit, sans même savoir s’il s’agissait de quelqu’un qui avait marché sur un chat ou du début d’un concert de musique traditionnelle, je me rendais sur place pour juger de ce qui se profilait. Je pouvais fort bien ne tomber que sur un mirasi ou un najhaya malang, mais ce pouvait tout aussi bien être un spectacle plus digne d’intérêt.

Un mirasi n’était rien d’autre qu’un chanteur, mais d’un genre assez particulier puisqu’il ne faisait que mettre en musique l’histoire d’une famille. Sur demande, et contre rétribution, il s’installait devant son sarangi, un instrument proche de la vielle, dont il jouait à l’aide d’un archet, mais qui restait posé à même le sol. Il faisait émettre à ses cordes un bruit de scie, en accompagnant ces gémissements de la litanie psalmodiée de tous les aïeux du prophète Mahomet, d’Alexandre le Grand ou d’autres personnages historiques. Mais comme chacun connaissait par cœur ou presque la généalogie de toutes ces notabilités, on ne réclamait plus trop ce genre de spectacle. La plupart du temps, le mirasi était requis par une famille de demandeurs pour chanter sa propre histoire. Ils ne devaient consentir cette dépense, m’imaginais-je, que pour le plaisir d’entendre leur arbre généalogique mis en musique. Parfois, c’était sans doute juste pour épater les voisins. Mais, le plus souvent, ils engageaient un mirasi lorsqu’un mariage était en vue : c’était là l’occasion de faire psalmodier à pleins poumons le contenu de la dot que le fiancé apportait à sa promise, ou l’inverse. Le chef de famille commençait à réciter ou à écrire au mirasi la liste complète de ses ancêtres, à charge pour ce dernier de les mettre en rimes... et en rythme. C’est du moins ce que l’on m’expliqua. Car, pour ma part, je n’entendis jamais davantage qu’un bruit fort monotone, un mélange de lamentations et de grincements désolés qui pouvait s’étirer sur plusieurs heures. Je veux bien admettre qu’il y fallait un certain talent, mais, après une bonne dose de « Reza Feruz begat Loft Ali begat Rahim Yadollah », et ainsi de suite depuis Adam jusqu’à nos jours, je pris définitivement en grippe ce spectacle.

Les agissements des najhaya malang ne me lassèrent pas aussi vite. Un malang, c’est une sorte de derviche, un saint mendiant, et, qu’ils soient natifs de la région ou juste de passage, même ici, sur le Toit du monde, il y avait des mendiants. Certains proposaient cependant un spectacle avant de demander l’aumône. Le malang s’asseyait en tailleur devant un panier et produisait une modulation grâce à une petite flûte de bois ou de terre cuite. Un naja sortait la tête du panier, écartait sa collerette et ondulait avec grâce, semblant danser en rythme sur la rauque mélodie. Il ne fait jamais bon croiser un naja, serpent hautement venimeux, et tout malang assurait être le seul à posséder ce pouvoir sur ledit serpent... un pouvoir acquis par la maîtrise de certaines voies occultes. Le panier, par exemple, était d’un type particulier appelé khajur, qui ne pouvait être tissé que par un homme. La flûte bon marché qui le charmait devait avoir été sanctifiée par une certaine opération mystique. Quant à la musique, elle n’était bien entendu accessible qu’aux initiés. Je ne tardai pas à découvrir que les crochets de tous ces serpents avaient été vidés de leur venin et qu’ils étaient inoffensifs. De même, les serpents n’ayant pas d’oreilles, il était évident que le naja ne faisait que fixer les oscillations de l’extrémité de la flûte. Le malang aurait pu tout aussi bien lui jouer une mélodieuse Jurlàna de Venise, cela aurait eu le même effet.

Parfois, cependant, ayant rallié la source de quelque explosion de musique, j’avais le plaisir de tomber sur un groupe d’élégants Kalash en train de chanter d’une voix de baryton : « Dhama dham mast qalandar... » en chaussant leurs utzar, des mocassins rouges exclusivement réservés au dhamal, danse dans laquelle on tape du pied en faisant des jetés battus sur un rythme effréné. Il m’arrivait aussi de capter le battement roulant et le ton flûte un peu fou qui accompagnait l’attan, danse tourbillonnante encore plus furieuse et endiablée, à laquelle la moitié du camp, hommes et femmes, venaient irrésistiblement se joindre.

Un soir, ayant entendu une musique enfler dans l’obscurité de la nuit, je la remontai jusqu’à tomber sur un campement de Sindi aux chariots regroupés en cercle, où je découvris des femmes de ce peuple en train de se livrer à une danse spécifiquement féminine, tout en chantant : « Sammi meri warra, main wair... » Narine était là, absorbé par le spectacle, le sourire aux lèvres et battant la mesure des doigts sur sa paume, devant ces femmes de sa terre natale. Elles étaient un peu trop sombres pour moi, et un poil moustachues de surcroît, mais leur danse était jolie à voir sous la pâle clarté de la lune. Je m’assis aux côtés de Narine qui se tenait appuyé contre la roue d’un chariot, et il me traduisit les paroles que fredonnaient les femmes. Elles contaient une tragique histoire d’amour, celle de la jeune princesse Sammi, tombée éperdument amoureuse d’un prince du nom de Dhola. Quand ils furent tous deux devenus adultes, le prince disparut et ne revint jamais. Une bien triste chanson, certes. Mais si sa petite princesse Sammi risquait de devenir, en grandissant, aussi grasse et moustachue que celles qui l’évoquaient, le prince Dhola gardait toute ma sympathie.

Toutes les femmes du convoi avaient dû se mêler à la danse, car, dans le chariot auquel nous étions adossés, un bébé laissé au repos sans surveillance hurlait de façon si sonore qu’il en parvenait à noyer de ses braillements la musique sindi, pourtant généreuse. Je supportai durant un moment ce martyre, espérant que le nourrisson allait finir par s’assoupir (ou s’étrangler, ça m’était bien égal). Mais lorsque, au bout d’un long moment, il s’avéra qu’il n’en ferait rien, je me mis à ronchonner d’énervement.

— Laissez-moi aller le calmer, maître..., me demanda Narine.

Et il se leva pour grimper dans le chariot. Les cris de l’enfant se résolurent en gargouillis, puis ce fut enfin le calme, et j’en éprouvai une reconnaissance sans bornes, heureux de pouvoir enfin concentrer mon attention sur la danse. Mais si l’enfant gardait un silence bienheureux à présent, Narine, lui, tardait quelque peu à revenir. Et lorsqu’il finit enfin par émerger de nouveau du chariot, je lui lançai en manière de plaisanterie, après l’avoir remercié :

— Que lui as-tu fait ? Tu l’as tué et tu es allé l’enterrer ? Il répliqua avec complaisance :

— Non, maître, j’ai suivi mon inspiration du moment. J’ai ravi le gamin en lui donnant à sucer une nouvelle tétine, qui produit un lait plus crémeux que celui de sa mère.

Je mis quelques instants à comprendre la portée de ses paroles. Puis je reculai brusquement, d’un mouvement de dégoût horrifié, et m’exclamai :

— Mon Dieu ! Tu n’as quand même pas fait ça !

Il me regardait sans la moindre honte, à peine surpris de constater mon éclat d’indignation.

— Gèsu ! Dire que tu as déjà introduit ton misérable organe dans divers animaux et dans je ne sais combien de dégoûtants derrières... Et maintenant, un bébé ! De ton propre peuple, en plus !

Il haussa les épaules.

— Vous vouliez qu’il se calme, maître Marco. Voyez ! Il dort d’un sommeil enchanté, et moi je ne me sens pas si mal non plus...

— Horreur ! Gèsu Maria Isèpo, mais tu es le pire... le plus vil et le plus méprisable être humain que j’aie jamais rencontré !

Il méritait au moins d’être battu jusqu’au sang, et les parents de l’enfant l’auraient sans doute soumis à pire traitement encore. Mais l’ayant en un sens poussé à cela, je me contentai de l’accabler de toutes les injures qui me venaient à la bouche, tout en lui rappelant les paroles de Notre-Seigneur Jésus (qu’il désignait pour sa part sous le nom du prophète Issa), alléguant qu’on devait toujours traiter avec tendresse les tout-petits, « car le royaume de Dieu leur appartient ».

— Mais je l’ai traité avec tendresse, maître. Maintenant que la paix règne, vous pouvez apprécier pleinement cette danse...

— Pas question ! Certainement pas en ta compagnie, immonde créature ! Je ne pourrais plus croiser les yeux d’une danseuse sans me dire que c’est peut-être la mère de ce malheureux innocent.

Aussi pris-je mes distances sans attendre la fin du spectacle.

Heureusement, d’autres occasions de réjouissances ne furent pas souillées de pareils incidents. Parfois, la musique ne conduisait pas jusqu’à une danse, mais vers un jeu. Deux sports d’extérieur étaient particulièrement prisés à Buzai Gumbad, et aucun n’aurait pu se pratiquer dans un espace plus restreint, puisqu’ils impliquaient la participation d’un nombre considérable d’hommes à cheval, galopant à bride abattue.

L’un d’eux, apparemment inventé dans la vallée de Hunza, au sud des montagnes au milieu desquelles nous nous trouvions, n’était pratiqué que par ses créateurs, les Hunzukut. Dans ce jeu, les hommes à cheval agitaient de lourds maillets, tentant de frapper au sol une boule en bois de saule appelée pulu. Chaque équipe comptait six cavaliers Hunzukut, lesquels s’ingéniaient à percuter le pulu de leurs bâtons (ne réussissant la plupart du temps qu’à en frapper joyeusement l’adversaire, leurs montures ou leurs propres partenaires) afin de lui faire passer la ligne de défense mouvante de l’équipe adverse, jusqu’à la faire rouler au-delà d’une ligne tracée au sol, à l’extrémité du champ.

Souvent, occupé à essayer de raisonner des joueurs en pleine altercation, j’en perdais le fil de la partie. Ils portaient sur eux de lourds vêtements de fourrure et de cuir, en plus du typique chapeau hunzuk qui ressemble à une grosse tarte posée sur la tête. Il consiste en une pièce de rude tissu tordue sur elle-même, dont on rassemble les deux extrémités avant de la poser en rond autour de la tête. Pour un match de pulu, les six joueurs d’une équipe arboraient des tartes rouges, les six autres des bleues. Mais, au bout de quelques minutes à peine, on n’en distinguait plus les couleurs.

Je perdais souvent de vue la balle de bois noyée dans la neige et la boue soulevées par le martèlement de quarante-huit sabots sur le sol et les maillets qui claquaient les uns contre les autres. Tout cela se déroulait dans une débauche de cris et de sueur virile, quand un ou deux joueurs tombés de cheval, au milieu de cette furieuse mêlée, se prenaient en plus, par la force des choses, la copieuse « dégelée » qu’on imagine ! Mais les observateurs habitués à ce jeu, soit presque tous les habitants de Buzai Gumbad, avaient l’œil plus vif. Chaque fois qu’ils voyaient un pulu victorieux franchir la ligne de fond, la foule entière explosait d’un seul cri : « Goll Go-o-o-ol ! », mot hunzuk signifiant que l’équipe avait marqué un point de plus vers la victoire finale, tandis qu’un groupe de musiciens se mettait à battre du tambour et à souffler dans des flûtes, célébration des plus cacophoniques qui se pût concevoir.

La partie ne s’achevait que lorsque l’une des équipes avait par neuf fois fait traverser au pulu la ligne de gol adverse. Ce troupeau de douze chevaux pouvait donc passer la journée entière à descendre et remonter, avec furie, toute la longueur d’un champ de plus en plus traître et détrempé, parmi les hurlements et les imprécations des joueurs, les vociférations des spectateurs qui les encourageaient, le violent tournoiement des maillets qui se heurtaient et s’écrasaient les uns contre les autres jusqu’à voler fréquemment en éclats, le tout sur un terrain baratté éclaboussant à l’unisson participants, chevaux, public et musiciens... Rude spectacle que celui de ces cavaliers à moitié désarçonnés qui cherchaient à toute vitesse à se remettre en selle, gaiement mis à bas par leurs compagnons. Et cette vision, quand le soir tombait, du terrain transformé en un marécage visqueux, envahi d’une boue gluante, dans laquelle les chevaux eux-mêmes glissaient, avant de finir par s’y étaler, épuisés, sans plus pouvoir se relever... Un sport splendide, vraiment, que je n’aurais manqué pour rien au monde[31] !

L’autre était un peu similaire, en ce qu’il se pratiquait également entre hommes et à dos de cheval. Mais là, point de maillets, et peu importait le nombre de joueurs : il n’y avait pas d’équipes, chacun jouait donc pour lui-même et contre tous les autres. Ce jeu s’appelait la bouskashia, qui était je pense un terme d’origine tadjik, mais vu qu’il n’était l’apanage d’aucune tribu en particulier, tous se mêlaient pour y participer quand l’occasion s’en présentait. Au lieu du pulu, l’objet central qu’il s’agissait de frapper était ici le cadavre d’une chèvre dont on avait juste découpé la tête.

Le corps de l’animal fraîchement décapité était jeté ainsi par terre, au milieu des jambes des chevaux, et les nombreux cavaliers éperonnaient leur monture de façon à s’en approcher au plus près, luttant au corps à corps les uns contre les autres, dans une saine bousculade assortie de copieuses volées de coups, pour réussir à soulever la chèvre morte du sol. Celui qui y parvenait n’avait plus qu’à la transporter au galop jusqu’à la ligne tracée au bout du champ. Mais il était bien sûr poursuivi par les autres, qui s’efforçaient par tous les moyens de lui voler son trophée, tentant de faire trébucher son cheval, de lui faire faire une embardée ou de pousser le cavalier à bas de sa selle. Ainsi, quiconque s’emparait du cadavre devenait lui-même la proie de tous les autres joueurs. Il en résultait un affrontement démentiel, au cours duquel on cherchait à s’attraper et à se secouer, à dos de cheval et en plein galop. L’excitation y atteignait de tels sommets que peu de participants en ressortaient indemnes. Des spectateurs étaient souvent piétinés par la horde ou assommés par une chèvre voltigeuse, à moins que ce ne fut par une cuisse sanglante arrachée au cadavre.

Au cours de ces longs mois hivernaux sur le Toit du monde, il ne faudrait pas croire que je passai tout mon temps à assister à ces jeux et à ces danses, ou dans l’hindora de ma chère Chiv. Entre autres occupations, j’eus avec le hakim Mimbad de fructueuses conversations.

Oncle Matteo ne faisait aucun commentaire ni sur son traitement, ni sur les effets secondaires qu’il pouvait produire sur lui. Il se contentait d’ingérer les doses de poudre de stibium qui lui étaient prescrites, et nous nous rendions tous compte qu’il reprenait du poids, recouvrant jour après jour ses forces. Malgré la curiosité que ce point pouvait soulever chez chacun de nous, nous n’osions pas faire la moindre allusion à ce qui était en train de s’opérer au niveau de ses parties intimes, et lui-même ne nous y encourageait pas. Ne l’ayant jamais aperçu, tant que nous demeurâmes à Buzai Gumbad, en compagnie d’un garçon ni d’aucun autre partenaire, j’aurais été bien en peine d’évaluer le moment où il avait perdu ses fonctions viriles. Le hakim ne nous en convoquait pas moins à intervalles réguliers pour des examens de routine de l’état de santé d’oncle Matteo, et pour augmenter ou diminuer, selon le cas, les doses d’antimoine qu’il lui administrait. Dès que ces entretiens médicaux étaient achevés, lui et moi allions nous asseoir pour discuter, car je trouvais le vieil homme éminemment intéressant.

Comme tous les mèdego que j’avais pu rencontrer, Mimbad ne considérait sa besogne médicale que comme un moyen de gagner sa vie et préférait de loin concentrer ses véritables efforts sur des recherches personnelles. Comme nombre de ses condisciples, il rêvait de découvrir quelque chose de nouveau dans le domaine médical, un produit miraculeux qui stupéfierait le monde et enchâsserait son nom parmi ceux des déités médicales que furent Asclépios (aussi appelé Esculape), Hippocrate et Ibn Sîna (c’est-à-dire Avicenne). Et il est vrai que beaucoup des médecins de ma connaissance – en tout cas ceux de Venise – poursuivent des études à peine tolérées, voire condamnées par notre mère l’Eglise, tournées vers la quête de nouveaux moyens pour expulser ou éradiquer des démons de la maladie. Les études et les expérimentations de Mimbad, appris-je, touchaient moins aux techniques de la guérison qu’au royaume d’Hermès Trismégiste, dont les enseignements confinaient à la sorcellerie.

Du fait que les arts hermétiques ont été longtemps et dès l’origine pratiqués par des païens comme les Grecs, les Arabes et les habitants des royaumes hellénistiques, les chrétiens ont naturellement l’interdiction formelle de s’y intéresser. Mais tout chrétien en a déjà entendu parler. Je savais, par exemple, que leurs adeptes avaient toujours cherché comme un seul homme à découvrir les mystérieux secrets de l’élixir de longue vie ou de la pierre philosophale susceptible de changer le métal vil en or. Aussi fus-je assez surpris d’entendre le hakim Mimbad se moquer de ces deux desseins, qu’il qualifia de « projets irréalistes ».

Il voulait bien admettre qu’il était lui aussi un adepte de l’Age d’or et de l’occultisme. Mais il préférait l’appeler al-kimia – l’alchimie – et proclamait qu’Allah l’avait d’abord transmise aux prophètes Moussa et Haroun — Moïse et Aaron –, d’où elle avait ensuite transité jusqu’à d’autres personnalités du monde de l’expérimentation, tel le grand sage arabe Jabir. Il admettait également que, bien sûr, comme la plupart des adeptes, il était lancé dans une quête insaisissable, mais la sienne était, estimait-il, moins ambitieuse que celles de l’immortalité ou d’une fortune sans nom. Tout ce qu’il espérait découvrir – ou plutôt, en réalité, redécouvrir – était ce qu’il appelait le « philtre de Majnoun et Leila ». Un jour, alors que l’hiver des hauteurs avait commencé de relâcher un peu son emprise et que divers chefs de convoi étudiaient le ciel afin de décider s’ils pouvaient envisager leur redescente du Toit du monde, Mimbad me conta l’histoire de ce remarquable philtre.

— Majnoun était un poète, et Leila une poétesse. Ils vivaient il y a longtemps, très loin d’ici, nul ne sait exactement où ni quand. Hormis les poèmes qu’ils nous ont laissés, la seule chose que nous savons d’eux est qu’ils possédaient le pouvoir de changer d’apparence à volonté. Ils pouvaient vieillir ou rajeunir, embellir ou s’enlaidir, et choisir le sexe qu’ils désiraient. Ils parvenaient aussi à se muer en une créature tout autre : par exemple, l’oiseau Rukh géant, un énorme lion, un terrible mardkhora, ou, s’ils étaient d’humeur plus légère, une délicate biche, un beau cheval ou encore un joli papillon...

— Un talent bien utile, reconnus-je. Ils avaient ensuite la possibilité de décrire dans leurs poésies, avec une acuité inégalable, ces modes de vie qu’ils avaient essayés.

— Sans nul doute, acquiesça Mimbad. Mais jamais ils ne cherchèrent à tirer profit de ce pouvoir particulier, ni à se bâtir là-dessus une quelconque renommée. Ils n’en faisaient usage qu’à titre de loisir, et leur passe-temps favori était l’amour. L’amour physique, plus précisément.

— Dio me varda ! Ne me dites pas qu’ils aimaient faire l’amour aux chevaux et autres animaux ? Sinon, notre esclave doit avoir du sang de poète dans les veines !

— Majnoun et Leila ne faisaient l’amour qu’ensemble, je te rassure. Réfléchis, Marco. Pourquoi auraient-ils eu besoin de quoi ou de qui que ce fut d’autre ?

— Hum... en effet, fis-je, songeur.

— Imagine à quelle gamme incroyable d’expériences ils pouvaient goûter. Elle pouvait devenir l’homme, et lui la femme. Elle pouvait être Leila, et lui, la saillir comme un lion. Ou lui pouvait être Majnoun, et elle une délicate gazelle... Ils pouvaient se transformer tous les deux en enfants ingénus, en deux hommes ou deux femmes, en un adulte et un enfant... S’ils le voulaient, ils pouvaient même se changer en monstres du plus parfait grotesque.

— Gèsu...

— Lorsqu’ils en avaient assez de l’amour pratiqué à la façon des humains, malgré sa variété et tous les caprices qu’il permet, ils pouvaient expérimenter l’amour comme le vivent, disons, les serpents, les djinn démoniaques ou encore l’élégant péri. Ils pouvaient, tels deux oiseaux, s’accoupler en plein vol ou, comme deux doux papillons, s’étreindre dans la corolle d’une fleur.

— Quelle agréable pensée...

— Ou même prendre la forme d’hermaphrodites, et être à la fois, l’un pour l’autre, al-fa’il et al-mafa’ul ! Leurs possibilités étaient infinies, et ils durent en essayer de nombreuses, car ce fut leur principale occupation tout au long de leur vie. Sauf lorsqu’ils étaient momentanément rassasiés ou quand ils se ménageaient une pause pour écrire un poème ou deux.

— Et vous aimeriez suivre leur exemple.

— Moi ? Oh, non. Je suis vieux et j’ai passé depuis longtemps l’âge de la débauche. Et puis, un adepte ne doit jamais pratiquer l’alchimie à son propre bénéfice. Ce que j’aimerais, c’est léguer ce philtre à l’humanité tout entière, hommes et femmes.

— Comment savez-vous qu’ils utilisaient un philtre ? Supposez que ce fut un sort, un poème qu’ils récitaient avant chaque transformation...

— Si c’était le cas, je devrais m’avouer vaincu. Je ne saurais écrire un poème, et encore moins en réciter un avec tant soit peu d’éloquence. Soyez donc gentil, je vous prie, de ne pas me décourager, Marco. Si c’est un philtre, je peux en revanche le concocter : à l’aide de liquides, de poudres, d’incantations magiques...

Bien mince espoir, pensai-je, que de chercher le pouvoir dans un philtre parce que c’était la seule chose qu’il était capable de réaliser. Je demandai néanmoins :

— Très bien. Avez-vous remporté quelque succès ?

— Dans une certaine mesure, oui. Là où je réside, à Mossoul. L’une de mes femmes est morte en absorbant l’une de mes préparations, mais elle a péri un merveilleux sourire aux lèvres. Une variante de cette toute première formule a plongé une autre de mes épouses dans un rêve incroyablement réel. Durant son sommeil, elle s’est mise à se caresser, à se tripoter, se triturer avec entrain les parties intimes... C’était il y a quelques années déjà, et elle n’a jamais cessé depuis, ne s’étant toujours pas réveillée de ce rêve. Elle vit maintenant dans une chambre aux murs en tissu, dans la maison des hallucinés de Mossoul, et, chaque fois que je me rends là-bas pour m’enquérir de son état, mon homologue, le hakim local, me dit qu’elle est toujours plongée dans son interminable masturbation. J’aimerais vraiment savoir de quoi elle rêve...

— Gèsu. Est-ce cela que vous appelez des succès ?

— Toute expérience, si elle vous apporte un savoir nouveau, est un succès. J’ai depuis éliminé tous les sels métalliques lourds de ma formule, ayant conclu que c’étaient eux qui causaient la mort ou le coma profond. Tous les produits qui pouvaient empêcher le réveil d’un sujet sont écartés : yohimbinum, cantharis, amanite phalloïde, huîtres en poudre, Nux v., Osnom., Pip. nig., Squilla... Il n’y a plus aucun danger, désormais.

— Je suis heureux de l’entendre. Et à part cela ?

— Eh bien, il y avait un couple sans enfant qui désespérait de pouvoir fonder une famille. Ils ont eu depuis quatre ou cinq splendides garçons, et je ne compte pas là le nombre de filles...

— Ah ! Là, on peut commencer à parler de succès.

— En un certain sens, oui. Mais tous les enfants sont simplement humains et normaux. Ils ont dû être conçus de façon tout à fait conventionnelle.

— Je vois ce que vous voulez dire.

— Oui, et c’étaient les deux derniers volontaires à avoir essayé mon philtre. Je pense que, loin de respecter le secret professionnel qu’il aurait dû garder, le hakim de la maison des hallucinés a dû répandre à Mossoul ce qu’il savait. Aussi ma principale difficulté n’est-elle plus, à présent, de mettre au point de nouvelles variantes de mon philtre, mais de trouver des sujets pour le tester. Je suis trop vieux pour le faire, et mes deux dernières épouses refuseraient de toute façon de se joindre à moi pour tenter l’expérience. Comme vous pouvez vous en douter, il est logique d’essayer le philtre sur un homme et une femme en même temps. Et de préférence, de choisir pour cela des individus jeunes et pleins de vie.

— Oui, c’est clair. Un Majnoun et une Leila, pour ainsi dire...

Il y eut un long silence. Puis, d’un ton calme, presque timide, implorant mais à la fois plein d’espoir, il osa :

— Marco, auriez-vous par hasard l’idée d’une femme complaisante susceptible d’être... votre Leila ?

La beauté du danger...

Marco Polo 1 - Vers l'orient
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